Le haïku dans la littérature bretonne : l'expression d'une relation singulière au territoire ?

Extrait de la thèse de Doctorat en Littérature française de Nathalie Caradec : « La notion de territoire dans la poésie bretonne de langue française contemporaine » dont on peut lire le résumé sur http://www.litterature-bretagne.net/

 

On peut s'interroger sur la place non négligeable que tient le haïku dans la littérature bretonne. Différents poètes, de langue bretonne ou de langue française s'y sont essayés. En 1987, dans son Essai sur la permanence du haïku, Alain KERVERN en mentionne deux : Paol KEINEG qui a publié 35 haïku en 1978 et Youenn BRUSQ qui a écrit 65 haïku en 1984.230 Quelques années plus tard, en 1991, Francis FAVEREAU n'hésite pas à parler de « mode du haïku » chez des poètes qui pratiquent « la recherche, et (...) l'ascèse de l'écriture. »231 Il mentionne en note : Philippe AUDINET, Alain KERVERN, Youenn BRUSQ, Michel TREGUER pour la langue bretonne ainsi que Paol KEINEG et Eugène GUILLEVIC pour la langue française. Mais la liste ne s'arrête pas là. Cette pratique du haïku trouve d'autres adeptes, comme le rappelle le récent article de Marie-Thérèse LAOD et Glaoda MORVAN, sur le haïku en langue bretonne.232 A Philippe AUDINET, Paol KEINEG, Youenn BRUSQ, elles ajoutent Rozenn MILIN, Fañch PERU et Anjela DUVAL. Joignons bien sûr à la liste Yvon LE MEN, dont Le Chemin de halage trouve sa place dans ces recherches formelles inspirées du haïku ou encore le poète Lionel LE BARZIC, qui dans Tankèmes, écrit des poèmes dérivés du tanka, ce haïku prolongé en cinq-sept-cinq-sept-sept. Le récent ouvrage Haïku sans frontière, une anthologie mondiale,233 rend d'ailleurs compte de cette production régionale puisque la France est représentée par des haïkistes de langue française et de langue bretonne : Alain KERVERN pour la première catégorie, Rozenn MILIN pour la seconde.

Ces données permettent de confirmer sinon le succès, du moins la tentation du haïku auprès d'un certain nombre d'écrivains bretons et, fait intéressant, les langues française et bretonne semblent se prêter toutes deux à cette contrainte formelle. Ce choix ne relève donc pas d'une quelconque spécificité linguistique. Parfois d'ailleurs les deux langues sont utilisées, comme dans le recueil bilingue de Fañch PERU, Etrezek an aber sall / Vers l'estuaire salé, où les poèmes en breton et en français se font écho. Les premiers correspondent à la version de création, les seconds à une traduction plus soucieuse « de la saveur et de la couleur de la langue d'origine » que d'une traduction littérale.234

Quelle explication donner à l'utilisation du haïku par ces poètes bretons ? Ne faut-il voir dans ce choix précis qu'un effet de mode ? Les créations contemporaines ne respectent pas forcément la première caractéristique, celle de la règle fixe de cinq-sept-cinq syllabes. Les poètes qui s'adonnent au haïku ne l'ont donc pas choisi pour ses contraintes formelles strictes. Il faudrait d'autre part un examen précis des textes pour savoir s'ils confèrent une place systématique au kigo, le mot de saison. Mais il n'est pas possible dans le cadre de notre étude d'analyser tous les poèmes des écrivains bretons que nous venons de citer et nous préférons  demeurer au niveau d'une vision d'ensemble.

Le choix du haïku pourrait tenir à sa composition particulière. L'apparente simplicité de ce court poème masque le fragile équilibre sans lequel il n'est rien. Le sens du raccourci, une grande place accordée au blanc de la page, mais surtout une parole particulière sur l'univers sont peut-être les caractéristiques qui trouvent écho chez les écrivains contemporains. Roland BARTHES tentait de saisir cette magie dans L'Empire des signes :

« Le haïku fait envie : combien de lecteurs occidentaux n'ont pas rêvé de se promener dans la vie, un carnet à la main, notant ici et là des "impressions", dont la brièveté garantirait la perfection, dont la simplicité attesterait la profondeur (...) dans le haïku, dirait-on, le symbole, la métaphore, la leçon ne coûtent presque rien : à peine quelques mots, une image, un sentiment - là où notre littérature demande ordinairement un poème. »235

Il existerait en quelque sorte une fascination exercée par le haïku, dont le dépouillement tranche avec d'autres formes d'expression poétique et littéraire. Cette forme brève révèle un rapport à l'univers, et accorde une grande place à ce vide que notre monde occidental cherche le plus souvent à combler. Lorsqu'il est découvert en France à la fin du XIXe siècle, c'est d'ailleurs cette « forme très concise qui frappe les contemporains des frères Goncourt », selon Alain KERVERN. 236 Ce poème étonnant surprend et séduit aussi certainement par sa connotation exotique.

Cette utilisation du haïku par des poètes bretons est-elle sous-tendue par autre chose qu'une fascination, un goût de la nouveauté ? Cette forme particulière, si elle est aujourd'hui répandue et déclinée en bien des langues, demeure cependant éloignée de l'héritage poétique français. Ne faut-il pas y voir une tentation de rupture avec la tradition, une tentative de renouvellement ? Dans son article sur la littérature bretonne de langue française, Marc GONTARD insiste sur la nécessité pour les écrivains d'oser de nouvelles expériences poétiques à partir du fonds culturel breton, lequel s'en trouve ainsi revivifié et il conclut en ces termes :

« (...) une véritable littérature bretonne de langue française ne s'affirmera véritablement qu'en élaborant une écriture spécifique qui s'écarte du modèle proposé par les prix littéraires, qu'ils soient parisiens ou bretons (ces derniers étant le plus souvent les sous-produits des premiers) ; une écriture qui sache s'inventer une pratique textuelle différente, que ce soit sur le mode de la subversion (Elléouët, Keginer), sur celui du métissage (Keineg, Robin), ou sur celui de la réécriture des modèles traditionnels du patrimoine oral : mythe, légende, conte, gwerz (Grall, Dugué). D'autres formes restent sans doute à trouver. C'est à cette capacité de renouvellement que l'on pourra juger d'une véritable littérature bretonne de langue française." »237

Nous reprenons cette citation afin de reformuler notre questionnement : le cheminement d'un certain nombre d'écrivains bretons qui ont choisi à un moment ou un autre la voie du haïku ne participe-t-il pas du désir de façonner le matériau breton dans une forme singulière ? Cette démarche vers un type de poème si éloigné de notre univers culturel n'est-elle pas l'expression plus profonde d'une ouverture à l'Autre ? Si les Bretons entretiennent une étroite relation avec leur identité, ils la vivent très souvent dans une confrontation à l'Autre et à l'Ailleurs. Le détour par le haïku révélerait ainsi ce désir de s'approprier, sur un  mode culturel et esthétique, une figure de l'Altérité.

Nous avons tendance à considérer que cette pratique du haïku n'a pu se produire sans trouver un écho majeur chez ces poètes. Qu'apporte, que porte le haïku ? L'une des descriptions qu'en donne Alain KERVERN appelle commentaire :

« C'est donc vers une vérité essentielle que tend le haïku. Fusion cosmique de l'homme et de son environnement, harmonie du poète avec lui-même, identité de nature entre le compositeur et ceux qui lisent ou écoutent son poème, vérité intemporelle des mots qui créent une réalité poétique et cette réalité elle-même, le haïku est la forme accomplie d'une expérience qui nous révèle à nous-mêmes et nous renvoie aux interrogations fondamentales de l'existence. »238

Le secret du haïku réside peut-être dans ce réseau au coeur duquel l'homme éprouve sa place : relation profonde entre l'homme et un environnement proche, point focal dont l'écho démultiplié prend l'échelle de l'univers. Relation étroite entre le poète et son lecteur, où le poème, cette page partagée, renvoie soit à une expérience de l'ordre de la sensation, ou au-delà, à une expérience d'ordre philosophique voire mystique. Le haïku ne relève pas de la seule magie de l'écriture, mais de l'expérience toujours renouvelée de la fragilité de la Création. Le regard cristallise cette lumière particulière dont la fugacité engendre l'émotion et suscite l'écriture du haïku. En ce sens, composer ce court poème, c'est éprouver à la fois la relativité du monde et sa densité, sa légèreté et sa profondeur. Et à cette condition, « le haïku est un acte de vie. »239

Nous l'avons compris, le haïku scelle une relation étroite entre le poète et ce qui l'entoure. Il nous paraît judicieux de saisir dans cette caractéristique les motivations d'écriture de certains écrivains bretons. En effet, fruit d'une expérience renouvelée entre le poète et son environnement, le haïku renvoie à une communion entre l'homme et la nature, ce lien à la nature se confondant très souvent à un lien au paysage et au territoire. Evoquer son paysage de prédilection, celui que l'on parcourt régulièrement, que l'on observe et que l'on aime, c'est parler de ce territoire où l'on met à l'épreuve sa condition d'homme. Si le haïku, profondément ancré dans la culture japonaise, n'avait suggéré ou représenté que le paysage propre à cette région du globe, il n'est pas certain qu'il aurait rencontré ce succès qui le voit aujourd'hui éclore sous d'autres latitudes. C'est parce qu'il est chargé de toute la densité de notre humaine condition qu'il retentit et se déploie ailleurs. Pour les poètes bretons, le paysage et le territoire sont les reflets et les composantes de l'identité. Le haïku permet l'expression d'un rapport fusionnel au paysage qui exclut le discours militant, même s'il est une autre façon de parler de la Bretagne. Plutôt que de choisir le chemin de l'argumentation, de la preuve, de la revendication, ces poètes disent l'amour de leur pays, ce pays dont l'échelle varie selon les pérégrinations. Ils décrivent le lieu de leur choix, le soumettent à l'épreuve du regard, et tentent de conjurer le labeur du temps en saisissant au vol un événement ou une émotion qui ne se réitéreront plus. Ce haïku n'a pas la visée du poème militant qui s'efforce de provoquer une prise de conscience chez le lecteur. Il exprime un rapport émotionnel et fusionnel au territoire, souvent emprunt de nostalgie devant le spectacle de ce qui déjà n'est plus, devant la réalité d'un monde qui s'achève et renaît, dans un mouvement inéluctable que régit la pulsion vitale. Le paysage cher à leur coeur, loin d'être immuable, est bien au contraire soumis au rythme des saisons, à l'érosion du temps et au jeu incessant d'une lumière qui dissout les contrastes ou souligne les courbes du paysage. Pour des écrivains qui entretiennent un lien ténu avec ce territoire dont les contours et les couleurs portent les traces de leur identité, il n'est pas surprenant que le haïku réponde à une nécessité profonde : mettre en forme et en mots la relation au territoire.

L'une des contraintes d'écriture du haïku est d'inclure un mot qui indique la saison. Afin de rendre compte de la réalité fluctuante du monde, le poète se transforme en observateur attentif de la nature et de ses métamorphoses. Le terme d'observateur n'est d'ailleurs pas juste, puisque la relation que le poète-pérégrin tisse avec son environnement est bien plus profonde et relève d'une « nouvelle perception de la réalité », pour reprendre le titre d'un article d'Alain KERVERN, paru dans la revue Hopala ! En effet, il rappelle fort justement que « le monde existe comme phénomène perçu par les individus, dans une culture donnée, nourri d'une histoire personnelle (...) Il s'agit désormais d'explorer les harmonies et les rencontres suscitées, multipliées, célébrées entre l'homme et le monde qu'il perçoit, donc qu'il se construit. »240 L'écriture du haïku porte ainsi la trace d'une dimension individuelle : celle du poète, de l'expérience de la vie qui affûte son regard et son émotion et d'une dimension collective, qui rejoint une dimension culturelle. Au fil des poèmes, les saisons sonnent le rappel du temps et posent leur empreinte sur le paysage et la page. Du haïku se dégage une vision de l'univers, éclairée par sa fragilité et sa beauté : l'émotion qui enracine l'écriture est de courte durée. Ce poème nous dit l'éphémère d'une nature qui oscille perpétuellement entre le plein et le vide, la vie et la mort.

 

Conclusion

Le Chemin de halage d'Yvon LE MEN se présente comme une rencontre entre le poète et son environnement, rencontre qui permet de saisir, derrière l'apparente limpidité de ce qui est donné à voir, la complexité du vivant. Le cheminement se fait dans cette lenteur qui permet au regard d'approfondir sa relation au monde, d'en saisir des instants d'éclat jamais renouvelés à l'identique, et de constater aussi la présence rassurante de ce qui perdure. Le poète approche la rivière, ses lumières changeantes, sa flore et sa faune, se laisse porter par la marche et au-delà de ce qu'il voit, réfléchit au sens de la vie.

L'écriture elliptique du haïku convient parfaitement à cette évocation de la rivière : elle permet d'expliciter cette fragilité de la nature, de se confronter en tant qu'humain à cette instabilité de l'environnement. Dans la confrontation incessante avec le monde, le poète cherche les clés de son propre mystère et de sa vérité. Le haïku renvoie le poète à lui-même, comme il laisse son lecteur à ses interrogations. La période contemporaine est propice aux interrogations identitaires, même si elles se déclinent de façon personnelle et ne rejoignent pas, de façon systématique, le cadre plus large de revendications collectives. Nous avons constaté le succès du haïku aujourd'hui en Bretagne : ce poème porte les marques de la densité émotionnelle qui accompagne la perte, et inscrit, formellement, la fragmentation d'un monde qui interroge et renvoie l'homme à lui-même. Alors, faire le choix du haïku, c'est accepter le caractère provisoire de ce que l'on voit, de ce que l'on vit et de ce que l'on est.

Notes :

230 : KERVERN Alain, op. cit., p 76.
231 : FAVEREAU Francis, Littérature et écrivains bretonnants depuis 1945, Morlaix, Skol Vreizh, 1991, p 13.
232 : Hopala ! Débats de bretagne et d'ailleurs, n°1, An haïku e brezoneg, juin-août 1999, pp 52-55.
233 : Haïku sans frontières, une anthologie mondiale, sous la direction d'André DUHAIME, Ottawa (Ontario), éd. David, 1999.
234 : PERU Fañch, Etrezek an aber sall / vers l'estuaire salé, op. cit., p 5.
235 : BARTHES Roland, L'Empire des signes, Skira, 1970, pp 91-92.
236 : KERVERN Alain, op. cit., p 75.
237 : GONTARD Marc, Ecrire la Bretagne, op. cit., pp 28-29.
238 : KERVERN Alain, op. cit., pp 16-17.
239 : Ibidem, p 53.
240 : KERVERN Alain, Hopala ! débats de Bretagne et d'ailleurs, n°2, Vers une nouvelle perception de la réalité, p 65.

Vous pouvez lire le résumé de la thèse de Nathalie Caradec sur Littérature-bretagne.net. Je lui ai demandé de pouvoir présenter cette partie directement consacrée au haïku afin de mieux mettre en évidence ses idées, spécialement sur un usage particulier du haïku.

Serge Tomé