L'autre face de la pièce : Le Haïku et les dures réalités.
par Peter Brady, Canada.

Pour beaucoup d'entre-nous, l'introduction au haïku s'est faite par le biais de chefs-d'oeuvre comme l'étang à grenouilles de Bashô ou la mouche d'Issa frottant ses pattes avant et arrière dans un appel comique à la clémence. Ce sont des poèmes légers, plaisants, toniques et agréables. En conséquence, lorsque nous avons commencé à écrire des haïku, nous avons choisi les mêmes sujets et nous nous sommes efforcés d'obtenir les mêmes émotions. Sur base de cette manière de voir unilatérale et limitée, nous avons acquis une expérience certaine bien que limitée. Toutefois, nous avons ignoré un autre aspect également important du haïku.

Avant tout, les haïkus parlent de notre vie et de notre interaction avec le monde qui nous entoure. De même que la beauté naturelle si souvent écrite -- et qui est erronément considérée comme le seul sujet approprié, le haïku doit inclure le désagréable, la dureté et la brutalité inacceptable. Cela nécessite la reconnaissance du monde tel qu'il est et non comme il devrait l'être ou que nous pensons nous souvenir qu'il était. En d'autres mots, une approche plus ouverte et plus équilibrée.

Le Taoïsme parle du yin et du yang et du balancement constant entre les deux lorsque nous cherchons de trouver un équilibre entre ces deux pôles. Le psychologue C. G. Jung en fait plus que deux facettes de notre personnalité, le clair et le sombre. Il parle de la tension entre les deux, du besoin d'admettre et de connaître les deux côtés si nous voulons nous connaître nous-mêmes. De même, le monde autour de nous a deux facettes et il est préférable de l'admettre et de les connaître. C'est ici que nous vivons, c'est ici que nous devrions écrire, en présentant les deux aspects - le clair et beau et le sombre et le laid.

Personne n'est constamment entouré par la beauté. La télévision, les journaux montrent très fréquemment le sensationnel, l'épouvantable, le côté violent du monde. Nous voyons aussi souvent des accidents de voiture et leurs conséquences, ou nous sommes soumis à la pollution, comme le smog, ou simplement aux aboiements du chien du voisin ou aux cris au milieu de la nuit ou à une stéréo à plein volume. Ce sont aussi des sujets valables de haïku.

De la lecture de Bashô, Issa et autres poètes au Japon ou ailleurs, il est clair qu'ils ont eu des moments de conscience élevée en traitant d'excréments et d'urine et qu'ils ont écrit sur eux :

Fleas, lice,
The horse pissing
Near my pillow
Des puces, des poux,
Le cheval pisse
près de mon oreiller

Bashô [trans. R.H. Blyth]

Ah! The uguisu
Pooped on the rice-cakes
On the verandah
Ah! L'uguisu
A crotté près des gateaux de riz
Sur la véranda

Bashô [trans. R.H. Blyth]

after pissing
rinsing the hands...
hard winter rain
après pissé
se rincer les mains …
pluie d'hiver rude

Issa [trans. David G. Lanoue]

evening-
wiping horse shit off his hand
with a mum
soir --
essuyer une merde de cheval de sa main
avec une chrysanthème

Issa [trans. David G. Lanoue]

A stray cat
Excreting
In the winter garden
Un chat errant
défèque
dans le jardin d'hiver

Shiki [trans. R.H. Blyth]

Des exemples plus récents viennent des haïku des poètes des Balkans qui parlent de leur monde en guerre :

l'attente
après les bombardiers
prolonge la nuit

Dragan J. Ristic

fumée et incendie --
près de la maison détruite
des cerisiers encore en fleurs

Vid Vukasovic (Belgrade, Yugoslavia)

en route vers l'abri --
le téléphone de quelqu'un sonne
et sonne...

Milenko D. Cirovic-Ljuticki (Belgrade,Yugoslavia)

trop tôt pour le lever de soleil
l'horizon luit du rouge
des villages qui brûlent

Ruzica Mokos (Croatia)

Takashi Nonin a décrit ses propres expériences de la seconde guerre mondiale:

silence de mort
pas de signes de bombardiers --
sortir pour se nourrir
sol brûlant --
courir vers un abri
nu et pieds nus

Le monde autour de nous et notre vie dans ce monde comportent des choses et des personnes que nous voyons comme désagréables, irritantes, affligeantes, terrifiantes et pire. Comme elles ont été des moments haïku pour d'autres, elles peuvent l'être aussi pour nous:

roadkill
the wake of passing cars
ruffles its fur
tué sur la route
le sillage des voitures qui passent
hérisse sa fourrure
cut-off
to the abandoned death camp
its rails still shiny
raccordement
vers le camp de la mort abandonné
ses rails luisent encore
mum just dead
the neighbor's stereo
blaring
maman vient de mourir
la stéréo du voisin
à plein volume
muggy afternoon
the stink of garbage
put out for pick-up
(après-midi étouffante
la puanteur des ordures
sortie pour le ramassage)

Ces quatre derniers de Peter Brady

Dans tous les haïkus cités plus haut, les images provoquent la colère, l'indignation, le pathétique, les larmes -- une plus large variété d'émotions que la joie ou le calme ou l'évocation de quelque souvenir plaisant. De même, le plaisant et les émotions pénibles doivent être explorés et décrits; si nous ne voulons pas partager ces haïkus avec d'autres, c'est notre choix. Cependant, quelles soient les émotions désagréables que nous vivions, elles peuvent être sujet d'écriture. Si nous voulons laisser une description précise de notre monde, ces moments-là doivent être consignés.

Souvent, en explorant la face plus sombre, nous étendons notre point de vue et finalement notre vocabulaire. Cela développera notre habileté à écrire et à la fin influencera la manière d'écrire tous nos haïkus. Nous verrons plus, nous ressentirons plus, et, beaucoup plus important, nous écrirons des haïku meilleurs et plus profonds.

Comme lorsque nous explorons quelque chose de nouveau, il y a le danger d'être trop enthousiaste. Nous embrassons notre nouvelle expérience sans réserve et courons le risque d'exagérer. C'est le contraire de ce qui fait un haïku. Un exemple extrême est illustré dans beaucoup de films comportant de la violence gratuite ou du sexe ou un excès d'images de synthèse qui n'apportent rien à l'histoire.

La clé du haïku est la réserve lorsque nous décrivons nos vécus. Les animaux, les choses, et les personnes représentent le moment et provoquent une réponse chez le lecteur. Le haïku touche chaque lecteur différemment et moins de parti pris dans un haïku ouvre à une plus grande interprétation. Par le choix de détails, le lecteur est conduit dans une certaine direction; mais rien de plus.

C'est si différent de la plupart de la poésie occidentale où la tradition est de mettre à nu ses émotions, de ne pas se retenir, et de contrôler l'émotion du lecteur au travers d'une pléthore de mots. Le haïku, quelque soit son sujet, fait le contraire. En restant un ton en retrait, nous présentons la face la plus affreuse du monde sans en faire l'apologie ou la condamner. Cela remuera beaucoup plus fort le lecteur qu'une longue ode étalant toutes nos émotions.

Comme je l'ai mentionné précédemment, le Taoïsme prêche la recherche et le maintien de l'équilibre de nos vies. Bien que rarement atteint ou conservé, il fait de la vie un effort continu pour le rencontrer. Cette quête nous permet de chercher l'harmonie entre deux extrêmes et nous fait tâter de la gamme complète, du doux et de l'amer, de l'heureux, du triste - tout cela compose la vie. Si nous écrivons sur tous ces sujets, nous disposons d'un outil pour explorer la plus large gamme de ce qui est notre vie.

Première publication en anglais: WHCessay liste de diffusion du World Haiku Club