Le haïku, une force qui dépasse les frontières
par Alain Kervern

Au premier week-end d'octobre 2003 se déroulait à Tenri, au Japon, le second congrès de l'Association mondiale du Haïku. De multiples délégations venues de toutes les régions du Japon, mais aussi de Russie, d'Australie, de Macédoine, de Suède, du Portugal, d'Inde, d'Estonie, des États-Unis, d'Allemagne, de Grande-Bretagne, du Danemark, du Canada... et de Bretagne ont échangé avec passion pendant trois jours à propos de haïku. La revue hopala !, partie prenante de ce congrès, y était représentée par notre collaborateur Alain Kervern, qui, à son retour, nous a livré quelques réflexions en écho à cette rencontre internationale.

hopala ! : Qu'est-ce qu'écrire des haïku pour toi ?

Alain Kervern : Cette pratique poétique nous apprend beaucoup sur la vie, pour autant que le haïku soit en relation directe avec la nature. J'apprécie l'efficacité du haïku comme outil d'investigation pour explorer le monde, car il fonctionne comme un révélateur inattendu de la réalité, que celle-ci relève de la vie intime des hommes ou des grands cycles de la planète.

C'est le haïku qui m'a fait prendre conscience de l'aspect pathétique et dérisoire de l'aventure humaine dans l'univers. L'homme n'est qu'un élément de cet univers, mais un élément perturbateur, comme un cancer, qui peu à peu met en danger ses propres conditions de survie. La pratique du haïku favorise d'incessantes interrogations concernant nos rapports à la nature et la situation de crise où nous sommes arrivés.

Par ailleurs, cette forne de poésie induit un mode de relation original avec les autres hommes, et notamment avec ceux qui pratiquent le haïku. Je ne connais pas d'autre forme d'expression artistique rassemblant autant de monde sur le plan international. Car écrire des haïku, c'est aussi rencontrer d'autres personnes pour échanger des idées, perfectionner ensemble une technique, susciter des créations collectives. On retrouve dans les caractéristiques de la pratique du haïku ce qui fait l'originalité japonaise : modestie, travail acharné, prise en compte d'autrui dans le processus de création et culte de la nature. La rencontre avec d'autres cultures provoque des résultats parfois originaux.

hopala ! : Quelle est l'essence du haïku japonais ?

Alain Kervern : Le haïku japonais atteint une extraordinaire concentration dans l'expression, ce qui favorise une source importante d'énergie. Que des images et des sensations soient comprimées avec une telle économie de moyens permet paradoxalement de libérer une grande intensité émotionnelle. Cette densité dans l'expression est telle qu'on peut parfois classer le haïku quelque part entre la parole et le silence. En cela réside la force et le caractère unique de cette forme poétique au Japon. Mais ce pays a mis plusieurs siècles avant d'en arriver là.

hopala ! : Est-ce que d'autres cultures font émerger un type de haïku différent?

Alain Kervern : Sur une carte géopolitique du haïku non japonais, une des caractéristiques qui saute aux yeux, c'est la prédominance du haïku nord-américain, en termes de pratiquants, de magazines, d'anthologies, de clubs, de conférences et d'études. Le haïku de langue anglaise a joué un rôle important pour faire connaître ce genre dans le monde, et a également popularisé des critères en matière de haïku non japonais, qui sont en fait spécifiques à la sensibilité anglosaxonne. Le haïku de langue anglaise est essentiellement le résultat d'un effort pour être le plus proche possible de l'esprit et de la forme du poème d'origine, hormis la mise en forme en trois lignes... Mais on retiendra surtout l'omniprésence, dans la production américaine, de la notion de ''haïku moment". Dans les pays de langue anglaise, des milliers de haïku sont ainsi composés. Cette notion fut très utile quand il fallut expliquer aux Occidentaux, lors des premiers contacts avec cette culture, ce qu'était l'essence du haïku japonais. Mais aujourd'hui, le fameux "haiku moment" est assimilé à l'illumination, telle qu'elle est conçue dans la branche zen du bouddhisme. Aux yeux de beaucoup d'Occidentaux, tout dans la nature devient prétexte à "haïku moment"!

Pour un observateur extérieur, ce phénomène a été développé en anglais en dehors de tout contact avec les poètes japonais de haïku. On peut donc considérer que les poètes américains de haïku ont créé des critères spécifiques et par conséquent, qu'ils ont intégré cette forme de poésie dans la littérature américaine.

On pourrait imaginer qu'avec le temps, chaque culture ayant ses propres références, le haïku puisse jouer un rôle actif dans la régénération de ces références.

hopala ! : Peut-on considérer que le haïku puisse servir de pont entre les différentes cultures ?

Alain Kervern : Si l'on considère que la notion d'universalité procède d'un certain mode de production économique, qui engendre lui-même un certain mode de relation entre les hommes, la notion d'universalité en poésie du haïku, au-delà de la dimension ethno-poétique de ce genre venu du Japon, est en phase avec la sensibilité contemporaine. Pourquoi ?

Dans cette civilisation mondialisée, où le vidéoclip sert de support à toutes sortes de messages, oui tout va de plus en plus vite, où la télévision est omniprésente, où les spots publicitaires sont toujours plus courts et plus concentrés, le temps est, pour ainsi dire, morcelé en éléments de plus en plus réduits et limités. Et, dans le même moment, la fuite du temps semble s'accélérer. Le haïku se situe exactement dans ce registre d'expression et se trouve en phase avec cette civilisation du clip, du spot, du flash. À ce niveau de sensibilité, il correspond à quelque chose de très présent dans le monde d'aujourd'hui, car il a quelque chose à voir avec l'urgence et les situations extrêmes, comme si, le temps s'accélérant, il fallait se hâter de dire ce que l'on a à dire, "avant que tout ne s'éteigne", comme dirait le poète Bashô...

Les dégâts causés par la production industrielle des siècles passés, qui sont aujourd'hui une préoccupation mondiale, ont aussi à voir avec une réflexion globale, dont le haïku pourrait être le support, en rapport avec la nature et l'environnement. Le haïku peut contribuer, de par sa référence essentielle à la nature, à réfléchir sur les véritables enjeux planétaires qui se jouent aujourd'hui dans la dialectique homme/biosphère.

hopala ! : Quelle serait la base essentielle d'un haïku à dimension mondiale ?

Alain Kervem : Les impératifs de la poésie sont intimement liés à une vision du monde dans laquelle l'homme est lui-même engagé dans un processus universel d'organisation de plus en plus complexe. L'acte poétique se nourrit d'échanges incessants entre le cosmos et l'univers intérieur de l'homme. Cette dialectique fondamentale et créatrice se retrouve dans la poétique japonaise, cri particulier dans la perception de l'omniprésence de la nature propre au haïku. Le langage lui-même procède de cette logique et est structuré, à l'image de la nature, en partant des éléments les plus simples pour aller vers des combinaisons de plus en plus élaborées et complexes. Au Japon, l'approche préscientifique de la nature que constitue l'almanach poétique (saïjiki), qui propose aux praticiens du haïku un énorme glossaire d'allusions saisonnières classées par saison, permet aux amateurs de s'inventer, par le rythme et les références, un langage ayant pour base des règles à vocation universelle. Le principe d'universalité de ce type de poésie semble réel, au vu du succès du haïku à travers le monde d'aujourd'hui. Américains, Slovènes, Allemands, Britanniques, Portugais, Indiens et Australiens tentent de construire sur les mêmes bases une dynamique poétique en relation avec leur propre environnement. Le système poétique japonais devient donc une référence pour quiconque est à la recherche de son propre mode d'expression, de son propre langage pour dire la réalité poétique du monde. La pratique du haïku y est en train de devenir l'élément fondateur d'une nouvelle grammaire du monde.

hopala ! : Dans ce phénomène planétaire, quel pourrait être le rôle des poètes japonais ?

Alain Kervern : On peut d'abord se poser la question de savoir si cela a du sens de composer des l poèmes courts qu'on appellerait "haïku", dans une démarche détachée de tout contexte japonais. On peut aussi se demander quelle est la position à des poètes japonais devant cette véritable "haïku mania" qui se répand partout sur la planète. Très concrètement, en matière d'évolution du haïku, tant au Japon qu'ailleurs, les poètes japonais sont les plus novateurs et les plus lucides. Le mouvement du haïku, dans l'archipel lui même, est une activité qui reste très populaire comme pratique socioculturelle. Mais la qualité de cette production artistique marque le pas et s'essouffle. Les plus conscients de ce phénomène pensent que le développement spectaculaire du genre à l'étranger aidera en retour le haïku japonais à se régénérer et à retrouver vigueur. C'est pourquoi un certain nombre de poètes de renom, tels Kaneko Tôta, Abe Kan Ichi ou notre ami Ban'ya Natsuishi, multiplient les passerelles entre "haïkistes" du monde entier, afin qu'échanges et brassages internationaux apportent au haïku japonais de nouvelles perspectives, sous peine de s'étioler. C'est la signification que l'on peut donner à la publication du magazine international Troubadour (Ginyû en japonais) destiné aux communautés de haïkistes à travers le monde. C'est aussi une des clefs des congrès internationaux consacrés à ce genre poétique, dont les poètes japonais sont les plus ardents initiateurs.