Le haïku, une forme poétique adaptée au monde moderne.
par Serge Tomé

Résumé : Quelques réflexions sur les caractéristiques du haïku et les conséquences qu'elles ont sur son évolution dans le monde actuel. Une revue technique parfois iconoclaste des raisons qui expliquent l'importance croissante de cette forme.

Le haïku est bref. Il se lit vite. Il est vite retenu, parfois vite oublié. Il est la forme d'écriture la mieux adaptée à une société débordant d'informations. En effet, notre manière de lire l'information écrite (journaux, revues), visuelle (T.V., publicité), ou sonores (CD-ROM) évolue vers la perception d'unités de plus en plus petites. On n'a plus le temps ou la patience de lire ou d'écouter un long texte. Même notre courrier se rétrécit (email limité au strict nécessaire). La composition des magazines et journaux se fait de plus en plus par de petits blocs d'informations destinés à être lus rapidement. Notre comportement évolue vers le zapping pour éviter d'être noyé dans le flot d'information. Dans cet environnement, qui lit encore des longs poèmes ? On peut donc prévoir un avantage pour les formes courtes, à très courtes, perçues d'un seul coup d'oeil, comme le haïku ou le tanka.

Le haïku se retient vite. Un des modèles de la mémorisation humaine se base sur une hiérarchie de trois types de mémoires, une rapide très petite et à courte durée de vie (< 1 minute) utilisée lors de la perception, une mémoire intermédiaire, plus lente, d'une durée de vie moyenne, servant à contenir ce qui est nécessaire pour comprendre (quelques minutes) et la mémoire de stockage. La mémoire rapide ne peut contenir que 5 à 7 unités (chunks d'information). Le haïku petit, même lu dans des circonstances difficiles, passera d'un seul bloc dans la mémoire rapide où il sera analysé rapidement, car en mémoire rapide, sans devoir faire appel à la mémoire intermédiaire plus lente. Il sera donc plus facile à retenir.

Le haïku peut aussi s'oublier vite. N'encombrant pas l'esprit, car composé d'un seul bloc d'information, il sera plus vite effacé si nous décidons de ne pas le retenir. Il doit vraisemblablement utiliser moins de blocs en mémoire intermédiaire et de stockage. Il permet d'éviter l'encombrement de l'esprit. En lisant des haïku, on a la possibilité de ne conserver dans la mémoire que ce que l'on décide, le reste est jeté dans laisser de traces. Ce type de lecture est moins fatiguant pour l'esprit. C'est une caractéristique très utile dans un mode inondé d'informations.

Le haïku capture l'instant. Notre mode de vie et de travail occupe une part importante de notre temps. Néanmoins, ce temps n'est pas complètement occupé. Il y a de plus en plus de petits instants d'attente (< 1 minute) , où l'esprit reste vide et que le rêve et l'observation utilisent. Une forme poétique se notant rapidement sera privilégiée pour l'écrivain.

Le haïku capture l'image. Notre culture devient de plus en plus visuelle, iconique. Les messages efficaces utilisent ces techniques. Le haïku est la seule forme d'écriture capable de noter efficacement une image car elle ne retient que l'essentiel. Il produit aussi son effet à la même vitesse que l'image. Il commence à être utilisé en publicité, pour la création de titres, de légendes d'images, de slogans...

Le haïku utilise certaines techniques des messages promotionnels (publicités, propagande, slogans). Il s'agit essentiellement de l'utilisation d'images comme la mise en parallèle, l'opposition, le renforcement, le détail pour le tout, l'appel aux cinq sens.

Le haïku est allusif. Il convient aux formes de discours tronqués (slogans, actualité, propagande), mais aussi personnels voire intimes. Il permet de dire plus avec moins de mots, de faire passer des images sans en décrire tous les aspects. Il permet aussi de véhiculer des sentiments au second degré sous une apparence objective.

Le haïku peut être aussi moqueur. Il est alors efficace pour illustrer des situations comiques, sans laisser de prise à une argumentation.

Le haïku ne contient que l'essentiel, il laisse le lecteur reconstruire l'image. Il est particulièrement adapté au monde multiculturel car il laisse le lecteur utiliser son acquis pour compléter ce qui n'est pas dit explicitement. Il n'a pas besoin de connaissances préalables, chacun, selon sa culture et son vécu l'habille à l'utilisation. Il y a donc autant de lectures que de lecteurs. Seule l'image a un comportement approchant mais moins efficace car contenant plus d'informations de base. En principe, l'image doit être claire et sans ambiguïté mais aussi claire qu'elle soit, le lecteur doit la compléter pour la visualiser.

Le haïku se diffuse vite. C'est un petit objet qui s'écrit sur n'importe quoi et qui se transmet rapidement par email. Il s'échange vite. Très petit, l'enjeu en droits d'auteur est souvent faible. Cette question est souvent abandonnée et le haïku s'échange alors gratuitement. C'est la forme la mieux adaptée à la poésie électronique. Très petit, vite appris, il est vite reconnu. Il n'a pas parfois besoin d'être signé car on identifie vite son auteur; il est facilement volable mais son utilisation ultérieure est difficile en public. Il a la même problématique que les pages Internet, offertes, copiables, souvent gratuites, qui doivent circuler pour acquérir de la valeur.

Le haïku est facile à lire. Il utilise des mots et des constructions simples. Il ne nécessite pas de grandes connaissances linguistiques pour être écrit et lu même dans une langue étrangère. Il se traduit aussi facilement, ce qui facilite sa diffusion. Cette caractéristique est la base même de la formation d'une communauté internationale d'écrivains et de lecteurs.

Ses règles d'écritures sont floues. Chacun peut penser les interpréter comme il l'entend. Il n'y a pas de limite claire entre un bon et un mauvais haïku. Chacun peut alors écrire comme il le pense et penser écrire un haïku. Ceci est important dans une société ayant une culture zapping, refusant les contraintes et qui se contente souvent de peu de connaissances, juste un vernis. Comme il est assez peu connu, le public ne dispose généralement pas des connaissances pour juger et il suffit souvent, pour beaucoup, de trois lignes pour faire un haïku.

S'écrivant vite, se publiant vite, il permet aussi à l'auteur d'être vite visible. Chacun écrit pour être lu et apprécié. Ce phénomène est très fortement accentué par la publication gratuite sur les sites et listes Internet. Plus l'objet est petit, plus sa publication en grand nombre est permise sur le web. Une grande visibilité flatte l'ego de l'auteur et donc est une fonction majeure de son utilisation. Le haïku est donc la poésie idéale pour l'Internet.

Les règles floues facilitent aussi l'interprétation des connaisseurs et la création d'écoles d'écriture où chacun peut trouver sa place. Elles donnent une forme plus souple, plus agréable, demandant moins de temps à l'écriture que le sonnet par exemple.

Le haïku s'écrit en un moment. En principe, le travail de conception, pénible avec une autre forme, est déjà accompli au moment de la mise sur papier car le haïku découle d'une observation. On regarde, quelque chose qui donne lieu à un haïku est vu, sans que l'on ait exercé son attention et il suffit alors de le transcrire. Tout l'effort créatif est réalisé par le subconscient qui signale simplement la chose à transcrire.

Les règles sont floues, mais très nombreuses, diverses, et même contradictoires. Ecrire un vrai haïku reste difficile. C'est une forme techniquement complexe, peut être la plus complexe qui soit. Le haïku a donc cet attrait de l'objet technologique haut de gamme, de l'objet bien construit.

Le haïku possède une longue tradition. L'écrire, c'est un peu s'insérer dans celle-ci. C'est un point très important dans une société qui recherche des racines, qui a un besoin inconscient de traditions.

Un autre point fondamental est son insertion dans le monde, dans l'environnement. Il nous rattache obligatoirement au Cosmos, à l'âme du monde. C'est la poésie écologique par excellence, celle où l'homme retrouve sa place dans le monde. Pour moi, une des causes majeures de son futur succès.

Le haïku est un objet exotique. Son nom, déjà, signale que l'on entre dans un autre monde. Il va donc avoir cette aura de l'objet venu de loin. Pour une société en mal d'exotisme et cherchant son inspiration dans les cultures orientales ou proches de la nature (indiens d'Amérique), c'est la forme poétique qui servira de porte d'entrée avec d'autres modes de perception et de pensée.

Le haïku s'écrit en un instant. Il enferme une énergie provenant du subconscient. Sa relecture permet, s'il est bien écrit, sans recherche et polissage, de retrouver l'état d'esprit interne de l'auteur. Il permet un contact intime, au delà de la censure du conscient. C'est une forme efficace de communication. Il permet aussi sous des aspects objectifs de dire des choses que l'on exprimerait difficilement autrement. C'est un outil d'expression des choses refoulées. Il a un pouvoir thérapeutique pour les situations de choc, de détresse, de frustration. Il permet d'exprimer sans dire.

Le haïku est un petit objet. L'espace de lecture, que l'on peut définir comme le nombre maximum de textes d'un genre que l'on peut lire avant d'en être saturé, en est plus grand. Ce nombre est en effet d'autant plus grand que le texte est petit (on peut en lire plus pour un même temps de lecture) et que les mauvais textes ne laissent pas de traces. Il permet de découvrir un plus grand nombre d'expériences différentes et de situations vécues. Dans une société à la recherche d'expériences à partager, c'est une forme utile.

Pour la même raison, un auteur peut écrire plus de haïku que d'autres formes poétiques. Pour un même taux de réussite (nombre de textes réussis par rapport aux mauvais), il produira un plus grand nombre de réussites qu'avec une autre forme. C'est la forme la plus efficace si on veut publier.

Je n'ai pas abordé l'aspect magique, peut-être unique, du haïku, largement discuté, et qui fait sa réelle valeur et sa force. Je me suis limité à parler ici de points techniques, rarement énonces, peut-être non clairement perçus ou avoués. Je pense cependant qu'ils ont un rôle important dans son expansion actuelle. Je crois que la forme a un bel avenir, peut-être avec de nouvelles variantes. Pour beaucoup de personnes, le terrain est vierge. J'estime aussi qu'il faudra faire de gros efforts didactiques, d'explications si on veut éviter que cette forme ne se dénature par un usage non averti.