Haiku - tempslibres - Présentation de livre ...

Mékong, mon amour
Haïkus, senryûs et autres petites notes. 
Josette Pellet

Mékong. A mon âge, le Mékong évoque plutôt des rives écrasées par les tapis de bombes des B52 ouvrant la voie aux convois de bateaux. Josette s'en souvient aussi :

quartiers d'obus vides
en guise de pilotis
hameau de survivants

J'ai donc eu du plaisir à redécouvrir le fleuve au travers de ce très bel ouvrage. Très beau, par la qualité de l'écriture mais aussi par la belle présentation et les lavis d'encre de Chine qui ne sont pas là que pour faire de la figuration. Physiquement, c'est un livre qui a une belle facture et qui est agréable à vivre.

Le haïku de voyage a ses particularités. Il n'a pas à planter le contexte complet à chaque fois. Il peut s'appuyer sur une connaissance des lieux (réelle ou imaginée). Sa qualité réside dans la fraîcheur et la force des images ainsi que leur disposition relative. C'est un peu un album de photographies "coups de coeur".

Dans un recueil réussi, comme celui-ci, la force réside dans les contrastes entre images, dans la surprise de leur rapprochement, et surtout dans une disposition des haïkus qui n'est pas un pêle-mêle mais reflète le fil d'un voyage. Chaque haïku est alors comme un fragment de vie, qui va rester figé dans la mémoire parce qu'il a accroché l'oeil par l'étonnement des choses entrevues et constituer ainsi un peu un souvenir. Il doit noter les couleurs, les bruits ou silences, les odeurs, le toucher des choses. Mais pas seulement, il doit faire partager les surprises, les émotions de la route, l'approche des lieux.

Dans ce recueil, les haïkus illustrent bien l'image que l'on se fait de l'Asie. Un monde de contrastes, un mélange de beauté et de laideur, de transcendance et de violence, de modernité et de transcendentalité, de vie et de mort.

J'ai particulièrement aimé pour leur force :

chasseurs d'images
moines tendant leur gamelle -
riz gluant flash photos

Cliché rapide simulant la prise de vues. On croit entendre les "déclics" en L3. Un haïku basé sur le rythme qui montre bien la confrontation de deux mondes.

un beau gosse
découpe de la gelée pourpre --
sang de porc caillé

Couleur, contraste, violence, mort ! Mélange explosif de la beauté et de la violence.

sous un palmier
deux femmes s'épouillent
pas un souffle d'air

Calme, silence, lourdeur de l'air.

un papillon jaune
entre dans la grotte -
bouddhas par miliers
toiles d'araignée
d'oreille en oreille -
lignée de bouddhas

Contraste, légèreté, impermanence des choses, transcendance...

station fluviale --
dans un vieux jerrycan rouillé
l'arbuste rachitique

Contraste très fort, sabi, désespoir, destin. On a envie de le sortir de là, de lui donner une autre vie. En mode végétal, c'est "Mozart qu'on assassine".

soupe aux nouilles
dans la rue au Vat Sen
le ciel dans mon bol

L3 est connu mais si fort... Et puis, il y a l'opposition forte entre la rue (proche, agitée) et le ciel (grand, calme) recueilli au fond du bol (un archetype majeur).

quinze ans  ravissante -
qu'elle n'ait jamais
qu'à masser...

La gravité des choses au détour d'un haïku. C'est aussi cela, la puissance du genre.

la nuit des 4x4
ses garent dans les vats --
Hundaï chez Bouddha

Le choc des cultures. La force de ce rapprochement improbable. Très forte, l'image des 4x4 éclairant la nuit.

à bout de souffle
les carpes à l'étalage
l'air encore surpris
deux varans vivants
sous un étal de marché
la paupière lourde

La mort dans un regard. Tout est dit, sans le dire. La force de l'écriture. Efficace.

Un livre à garder à portée de main, lorsque l'envie vous vient de voyager un peu.

Revue par , 2014 pour la revue Ploc!

couverture du livre

Mékong, mon amour
Haïkus, senryûs et autres petites notes

Haïku


Encres de Robert Gillouin.
Editions Samizdat, 2014
ISBN 2-940188-91-2 - (Editions Samizdat)
- 103 haïkus
- 71 pages, format 21 x 15cm

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